Paris, le 2 avril 2016 : le modèle Patrick Berton pose à l'atelier artistique Fabrica 114.

Dans le sillage du livre Les Yeux nus de Claire de Colombel, Libération dresse un portrait sans fard de notre profession, à travers le regard de 4 modèles et de photos de scènes d’atelier.

Lire l’article ici:

LA NUIT DES CORPS VIVANTS

http://next.liberation.fr/arts/2016/04/28/la-nuit-des-corps-vivants_1449230

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Dans l’une des écoles les plus prestigieuses au monde, dont une part importante de l’enseignement ne pourrait se faire sans eux, les modèles posent pour moins de 11 euros nets/heure (avec la précarité du non-statut de vacataire…)

Dès 2009, avec l’appui des 1229 signataires de la pétition de soutien aux revendications des modèles (envoyée le 27 janvier 2010 à Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture), CoMBA interpelle  la Direction de l’école et son autorité de tutelle pour que soit engagée une large réflexion sur les conditions d’emploi des modèles et leur niveau de rémunération (avec comme référence celle d’assistant d’enseignement: 27€ brut/h en 2009)

Depuis, le combat pour la reconnaissance de ce « noble et beau métier » se poursuit…

Ci-dessous et dans Agenda, Rubriques… toutes les infos sur le mouvement des modèles aux Beaux-arts de Paris (Ensba) et sur les attentes et réalités partagées par la communauté des modèles

Bonne visite, et si affinité, merci de nous soutenir en faisant connaître le site

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Lui était sur ma route, simplement sur mon lieu de travail, la villa Thiole, la villa Serge. D’autres sur mes lieux d’études, de très grands professeurs. De ceux là, le premier qui s’en alla, fut le Doyen Weiss, mon professeur de thème latin : la dernière fois que je vis cette bibliothèque vivante, ce chercheur éminent en patristique chrétienne, c’était au bar, sur la place de la Libération, en face de la villa Thiole, justement. Il riait en arabe, une chope à la main, trinquant avec un ouvrier. L’instant était si poétique, si simple, si grand, que je n’ai pas voulu le briser pour dire mon bonjour, je regardais, je pleurais presque. De cette race sans race, Patrice Giuge l’était, lui qui aimait les tous petits comme il aimait les grands peintres, lui qui tutoyait les kurdes sous leurs tentes et qui, par leur amitié, put voir les cités antiques à moitié englouties dans les sables, encore ignorées de nos jours. Et il me semble que son émule, Caroline Challan Belval, n’a pas fini d’apprendre de lui, d’acquérir un surplus de belle âme, comme si elle gravissait la montagne après son passage, comme si désormais, à chaque palier, elle se disait : « il était là, à ce point, au même instant que moi « …

La voix de Patrice Giuge encerclait, sa parole était comme un fleuve qui charriait les idées, posait les mots à la place juste, oui, bibliothèque vivante, ouverte à tous, simple fontaine qui versait, libre à moi de m’y étancher. Et dans ce flot, il dit un jour que ma malléole était belle… ce mot technique : quelle beauté ! Je savais beaucoup mais pas encore ce qu’était une malléole… L’intérêt d’ouvrir le dictionnaire ? L’intérêt de savoir prosaïquement ? Savoir que le tumulte de l’air sous la chaleur n’est qu’un mirage et non un dieu ? Qu’une malléole est un os et non une ombre sur un dessin ? N’était-ce pas sublime qu’il sût et que je ne susse pas jusqu’à la leçon suivante ? La malléole ne put que se dévoiler, peu à peu, sous ses propres mots, mots élevant les étudiants penchés sur leurs dessins, mots berçant le modèle… toujours Patrice Giuge est pour moi poésie de la malléole comme Jean-François Duffau, à jamais, poésie de l’acromion.

Patrice Giuge m’enseigna que le dix-huitième siècle était une sphinge au joli visage et aux griffes acérées, et cette citation de je ne sais quel auteur devint une clef tachée de sang pour Mozart : je regardais désormais la chambre interdite du passé avec l’oeil de Romain Gary (les Enchanteurs) et je vis l’enfance perdue, la désillusion, l’angoisse, la terreur mêlée de l’intelligence, la barbarie rejoignant la civilisation, noeud gordien de l’humanité. J’apprenais, il savait. D’ailleurs nous parlions le même langage comme si j’étais une créature de Pontormo avec laquelle il dialoguait : « Tu vois, tu es fait de telle pâte, de tel pigment », et moi de répondre : » C’est vrai ! Pontormo a bien fait et je me sens bien ainsi ».

Et nous devisions souvent devant un café, moi le musicien, lui le peintre, nous bâtissions en chimères des maisons d’Harmonie où les accords de sixte coulaient en pluies de verre, ceux de quintes étaient des sols et des murs solides, ceux de sixte-et-quarte des plafonds renversés, ensemble nous fuyions le point stable et pourchassions le désir de l’art. Il riait de mon innocence, il m’observait, il attendait que je sortisse de mon tableau et que je devinsse moi-même créateur. Et il m’aurait aidé si je n’avais pas tardé. Il eût saisi, pour peu que je le lui demandasse, mes démons par le cou comme il le fit du fils de la modèle qui la violentait au doux sein de l’école, il eût jeté le monstre dans l’escalier en admonestant : « Ne reviens plus jamais, ici nous protégeons toujours ! »

Patrice Giuge pensait que tous avaient droit à la culture et que toujours on la refusait aux humbles de la cité, non pas cette oublieuse culture de surface dont s’acquitte sans trop de ferveur l’école-prison, mais l’authentique, cette rencontre physique, amoureuse, d’une phrase, d’une image, d’un son ou même d’un toucher, qui ouvre à tout, attendrit, apaise, grandit tout. Patrice était utopiste, rien n’amoindrissait son utopie, au contraire elle croissait de volonté, d’action, d’énergie, d’adversité, devenait création, enfin matérielle : mille tableaux. Ne voit-on pas que Patrice n’avait peur de rien : l’étranger, le labeur, la maladie implacable, les soins intensifs, la perte des saveurs, rien ne venait à bout du goût d’agir, pas même la mort – il me le dit juste après son premier billard opératoire. Aplomb, vastitude, générosité, ces manifestations de la tendresse infinie et tolérante, tendresse qui ne juge jamais, ces traits font de Patrice Giuge, à mes yeux, l’honnête homme politique : je veux dire un artisan-artiste de la Cité idéale.

LEMONDE.FR | 16.06.10 | 13h44

Débat> Idées> Point de vue (lien de l’article sur le site du Monde)

Pour la reconnaissance du métier de modèle

Nous sommes modèles en atelier par choix et considérons l’art de la pose comme un noble et beau métier.
Aucune école d’art ne pourrait délivrer un enseignement de qualité sans nous ; pour autant, aucune ne peut nous garantir une sécurité d’emploi. Payés comme si nous étions des s­alariés mais sans en avoir les avantages, nous courrons de lieu en lieu. Maintenus au rang de forças de l’enseignement artistique, nous recueillons pourtant au quotidien le respect et le soutien des enseignants et des élèves et leur indignation de nous voir si mal traités.
Les médias, et en premier le journal Le Monde daté du 16 décembre 2008, se sont fait l’écho de nos actions et de nos revendications salariales et de statut. Mais force est de constater que depuis l’hiver 2008, pour l’essentiel, rien n’a bougé. Ni du côté de la Ville de Paris, ni du côté de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris (ENSBA), ni ailleurs. De concert, les responsables interpellés se sont opportunément repliés sur l’autorité du ministère de la culture pour traiter de la question du statut, et arguent de l’absence de moyens budgétaires alloués par le même ministère pour écarter toute réévaluation notable de nos salaires.
Pourtant nos demandes sont simples et fondées : accorder au modèle la qualité d’assistant d’enseignement et le rémunérer en conséquence, définir un statut qui corresponde à la spécificité de cette activité : elle nécessite, pour en vivre, d’avoir plusieurs employeurs pour atteindre un nombre conséquent d’heures de travail, chaque structure d’état, municipale ou associative, s’attachant par ailleurs un volant de modèles, plus ou moins permanents pour garantir une nécessaire rotation dans ses ateliers.

REMÉDIER À UNE INDIGNE PRÉCARITÉ

Après plusieurs demandes infructueuses, par voie de tracts et de courriers, nous serions heureux que Monsieur Frédéric Mitterrand se saisisse enfin de ce dossier pour ouvrir des discussions que ses services avaient jugées nécessaires, dès juin 2009.
Nous ne sommes plus au temps des glorieuses académies des XVIIIe et XIXe siècles et les ateliers ne croulent pas sous la poussière des temps anciens. Nous sommes au XXIe siècle, l’art contemporain a fait sa mue et retourne pour partie vers le figuratif. La 3D (ou toute autre brillante invention technologique) ne se substituera jamais à la pertinence reconnue et heureusement inégalée de l’apprentissage artistique d’après modèle vivant. La force du modèle se tient là, entre tradition et modernité, tissant un fil d’Ariane à travers toute l’histoire de l’Art.
Ne pourrait-on pas accorder au modèle la dignité d’un statut en phase avec son utilité et sa réalité, loin de l’image d’Epinal de la muse ? Et le rémunérer décemment ? Ne serait-ce que pour honorer la force et la noblesse de cet art ? Pour le ministère de la culture, un geste symbolique en écho à son cinquantième anniversaire. Pour les modèles, les moyens de remédier à une indigne précarité de fait.

Patrick Berton, Collectif des modèles de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts (CoMBA) et Fabienne Gillmann, Association des modèles d’art de France.

Dans sa lettre d’interpellation, du 3 décembre 2008, adressée au Directeur des Beaux-arts de Paris, CoMBA demande :
– une rémunération des prestations-modèles sur la base de 27 euros bruts/h;
– une profonde amélioration du statut de modèle vacataire ;
– une mise à disposition de lieu et de matériel propres et fonctionnels pour l’exercice de leur art.