Episode 3

Quelques minutes au début d’un cours ; après que vous êtes arrivé pimpant, passant un moment à vous entretenir avec les amateurs et les étudiants en écoles d’art de l’actualité des expos et des rencontres dans le milieu, et que vous vous êtes soucié de l’état des travaux que le prof quelquefois a engagé pour son propre parti… La tête en l’air, le reste en gesticulations. Ouvert à plusieurs possibilités de rencontre et de conversation. Ce n’est pas que vous reculez au maximum l’instant où vous allez devoir rentrer en piste, non ; c’est tout simplement que vous ne vous rendez pas compte qu’il va falloir s’y mettre, sagement, comme il est de mise. Il fait chaud. Nous sommes peut-être en juin, au terme d’une année qui fut intense et riche en heures de pose, plusieurs mois durant. Bien avant cette ultime étape, un peu anecdotique (impossible d’ailleurs de ne pas remarquer les rangées d’élèves en désordre si clairsemées, comparé à ce qu’elles étaient aux cours précédents). Ou nous sommes en septembre, dans l’euphorie de l’ après été, quand tout nous paraît encore vouloir tourner à la plaisanterie…
Se présente alors à votre attention l’endroit où vous allez demeurer quelques instants ; une place dégagée, une place nette, vers laquelle vous vous avancez maintenant, encore enroulé dans votre peignoir. Pose de cinq ? Pose de dix minutes ? Pose longue ? Disons vingt pour cette fois, vous fait-on savoir. Votre esprit essaye de remettre les choses en place et il semble pour le coup que vous ne soyez pas mécontent de cette décision. Allons-y.

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Lui était sur ma route, simplement sur mon lieu de travail, la villa Thiole, la villa Serge. D’autres sur mes lieux d’études, de très grands professeurs. De ceux là, le premier qui s’en alla, fut le Doyen Weiss, mon professeur de thème latin : la dernière fois que je vis cette bibliothèque vivante, ce chercheur éminent en patristique chrétienne, c’était au bar, sur la place de la Libération, en face de la villa Thiole, justement. Il riait en arabe, une chope à la main, trinquant avec un ouvrier. L’instant était si poétique, si simple, si grand, que je n’ai pas voulu le briser pour dire mon bonjour, je regardais, je pleurais presque. De cette race sans race, Patrice Giuge l’était, lui qui aimait les tous petits comme il aimait les grands peintres, lui qui tutoyait les kurdes sous leurs tentes et qui, par leur amitié, put voir les cités antiques à moitié englouties dans les sables, encore ignorées de nos jours. Et il me semble que son émule, Caroline Challan Belval, n’a pas fini d’apprendre de lui, d’acquérir un surplus de belle âme, comme si elle gravissait la montagne après son passage, comme si désormais, à chaque palier, elle se disait : « il était là, à ce point, au même instant que moi « …

La voix de Patrice Giuge encerclait, sa parole était comme un fleuve qui charriait les idées, posait les mots à la place juste, oui, bibliothèque vivante, ouverte à tous, simple fontaine qui versait, libre à moi de m’y étancher. Et dans ce flot, il dit un jour que ma malléole était belle… ce mot technique : quelle beauté ! Je savais beaucoup mais pas encore ce qu’était une malléole… L’intérêt d’ouvrir le dictionnaire ? L’intérêt de savoir prosaïquement ? Savoir que le tumulte de l’air sous la chaleur n’est qu’un mirage et non un dieu ? Qu’une malléole est un os et non une ombre sur un dessin ? N’était-ce pas sublime qu’il sût et que je ne susse pas jusqu’à la leçon suivante ? La malléole ne put que se dévoiler, peu à peu, sous ses propres mots, mots élevant les étudiants penchés sur leurs dessins, mots berçant le modèle… toujours Patrice Giuge est pour moi poésie de la malléole comme Jean-François Duffau, à jamais, poésie de l’acromion.

Patrice Giuge m’enseigna que le dix-huitième siècle était une sphinge au joli visage et aux griffes acérées, et cette citation de je ne sais quel auteur devint une clef tachée de sang pour Mozart : je regardais désormais la chambre interdite du passé avec l’oeil de Romain Gary (les Enchanteurs) et je vis l’enfance perdue, la désillusion, l’angoisse, la terreur mêlée de l’intelligence, la barbarie rejoignant la civilisation, noeud gordien de l’humanité. J’apprenais, il savait. D’ailleurs nous parlions le même langage comme si j’étais une créature de Pontormo avec laquelle il dialoguait : « Tu vois, tu es fait de telle pâte, de tel pigment », et moi de répondre : » C’est vrai ! Pontormo a bien fait et je me sens bien ainsi ».

Et nous devisions souvent devant un café, moi le musicien, lui le peintre, nous bâtissions en chimères des maisons d’Harmonie où les accords de sixte coulaient en pluies de verre, ceux de quintes étaient des sols et des murs solides, ceux de sixte-et-quarte des plafonds renversés, ensemble nous fuyions le point stable et pourchassions le désir de l’art. Il riait de mon innocence, il m’observait, il attendait que je sortisse de mon tableau et que je devinsse moi-même créateur. Et il m’aurait aidé si je n’avais pas tardé. Il eût saisi, pour peu que je le lui demandasse, mes démons par le cou comme il le fit du fils de la modèle qui la violentait au doux sein de l’école, il eût jeté le monstre dans l’escalier en admonestant : « Ne reviens plus jamais, ici nous protégeons toujours ! »

Patrice Giuge pensait que tous avaient droit à la culture et que toujours on la refusait aux humbles de la cité, non pas cette oublieuse culture de surface dont s’acquitte sans trop de ferveur l’école-prison, mais l’authentique, cette rencontre physique, amoureuse, d’une phrase, d’une image, d’un son ou même d’un toucher, qui ouvre à tout, attendrit, apaise, grandit tout. Patrice était utopiste, rien n’amoindrissait son utopie, au contraire elle croissait de volonté, d’action, d’énergie, d’adversité, devenait création, enfin matérielle : mille tableaux. Ne voit-on pas que Patrice n’avait peur de rien : l’étranger, le labeur, la maladie implacable, les soins intensifs, la perte des saveurs, rien ne venait à bout du goût d’agir, pas même la mort – il me le dit juste après son premier billard opératoire. Aplomb, vastitude, générosité, ces manifestations de la tendresse infinie et tolérante, tendresse qui ne juge jamais, ces traits font de Patrice Giuge, à mes yeux, l’honnête homme politique : je veux dire un artisan-artiste de la Cité idéale.

Episode 2

Septembre, octobre ; retour du modèle dans les écoles. Elles ré-ouvrent, les élèves et les professeurs y reprennent leurs places et leurs marques. On fait le tour des objectifs à atteindre, des moyens pour y parvenir et des besoins. Le modèle se souvient qu’il l’est quand on recommence à faire appel à lui.

Sauf s’il a posé parfois, durant les mois de l’été, à l’occasion de stages ouverts à tous dans certains établissements ou pour un artiste en privé, le modèle peut très bien avoir oublié ou perdu certaines notions de son activité à temps partiel. Occupé ou contraint maintenant par d’autres obligations (professionnelles ou gratuites), Il peut même avoir perdu la foi et l’énergie qu’il y consacrait quelques mois auparavant.

Le premier jour de la rentrée où l’on a besoin de lui, il se rend à l’école somme toute assez naturellement, plutôt heureux de retrouver les occupants des bâtisses où dans Paris et sa région l’on s’intéresse de près et de loin à tout ce qui existe dans les domaines de l’esthétique et de la technique. Il se sent presque investi d’un rôle à l’intérieur de ça (même mineur), et s’engage sur les chemins de la connaissance d’un pas léger, décidé et curieux. Le temps des retrouvailles, toutefois, est bref. Il est rapidement à l’œuvre, en représentation, et déballant son savoir faire sur le champ ; c’est pour cela qu’on l’a fait venir.

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Grippé: fiévreux, courbaturé, sans force, avec mal de tête et de gorge. 3 jours sous les couvertures a ne pouvoir rien faire et 3 autres pour se remettre sur pied. Ça vous est arrivé?

Il fait froid, ¾ d’heure de trajet, 20 minutes de retard à l’arrivé. Une immense salle vitrée d’un établissement d’enseignement publique d’art plastique, dont le système de chauffage est en panne depuis le matin. Autour de la sellette, en contrebas, 3 chauffages d’appoint sur roulettes -de ceux que l’on a parfois chez soi et dont on ressent la chaleur… lorsqu’on est à califourchon dessus. Au bout d’une heure et demi des 4 heures de poses prévues, à la question « C’est assez chaud ?» je réponds « C’est pas l’été !». Le lendemain matin, je pose en modelage aux Beaux-arts. Un immense atelier mais avec un chauffage efficace autour de la sellette, tout va bien. L’après midi je toussote un peu. Puis, une nuit passée à me tourner dans mon lit et au matin le constat: « Ça y est, je suis grippé ». Traine ma frêle carcasse  rue Bonaparte, pour assurer la dernière séance modelage prévue, mais dès 10 heures, je décommande mon rendez-vous de 16h dans une école privée -rendez-vous pourtant confirmé la veille- ressentant l’aggravation probable de mon état physique incompatible avec l’exercice de la profession. Par malchance, c’est sur ceux a qui j’avais posé involontairement un gros lapin une semaine auparavant qui en font les frais. Donc récidive sous une autre forme. Ça pardonne pas: mon nom devrait probablement disparaître des écrans radars de cet établissement.

CERTIFICAT MÉDICAL OU REMÈDE EFFICACE?

Le modèle vacataire quand il est malade n’a que ses yeux pour pleurer: il ne peut plus bosser et perd de facto ses revenus, ne pouvant demander des comptes à des structures qui l’emploient de manière aléatoire, au compte-gouttes, et qui ne rétribuent que les heures de travail effectuées et non celles programmées. En plus, il sait qu’en foutant la pagaille en dernières minutes, on sera moins tenté de faire appel à lui à l’avenir. Un peu raide « l’addition » au regard du prix facturé pour ses prestations!

Alors, contacter un médecin pour justifier d’un certificat médical ne lui sera d’aucun secours. Et il a bien d’autres priorités, comme guérir au plus vite… et échapper à des conditions de travail qui seraient préjudiciables à sa santé, en évitant de poser nu s’il a froid. Ça tombe sous le sens, mais le modèle parce qu’il se sait « au service de l’enseignement » rechigne d’instinct à en perturber le bon déroulement.

Le remède: disposer de lieux de poses bien chauffés et équipés de puissants radiants qui rayonnent la chaleur et de soufflants qui la poussent, amovibles et en nombre plus que de besoin pour palier à toutes éventualités et s’ajuster au mieux  au bien être du modèle. Mais il est, à ce jour, bien rare à trouver.

« Ils posent nus pour onze euros de l’heure. Ce ne sont ni des occasionnels, ni des étudiants, mais des modèles d’art à plein temps et avant tout des précaires. Depuis 2008, ils demandent la reconnaissance de leur métier. »

Cliquer ici pour lire l’article (avec vidéo) de la journaliste Carole Dieterich.

LEMONDE.FR | 16.06.10 | 13h44

Débat> Idées> Point de vue (lien de l’article sur le site du Monde)

Pour la reconnaissance du métier de modèle

Nous sommes modèles en atelier par choix et considérons l’art de la pose comme un noble et beau métier.
Aucune école d’art ne pourrait délivrer un enseignement de qualité sans nous ; pour autant, aucune ne peut nous garantir une sécurité d’emploi. Payés comme si nous étions des s­alariés mais sans en avoir les avantages, nous courrons de lieu en lieu. Maintenus au rang de forças de l’enseignement artistique, nous recueillons pourtant au quotidien le respect et le soutien des enseignants et des élèves et leur indignation de nous voir si mal traités.
Les médias, et en premier le journal Le Monde daté du 16 décembre 2008, se sont fait l’écho de nos actions et de nos revendications salariales et de statut. Mais force est de constater que depuis l’hiver 2008, pour l’essentiel, rien n’a bougé. Ni du côté de la Ville de Paris, ni du côté de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris (ENSBA), ni ailleurs. De concert, les responsables interpellés se sont opportunément repliés sur l’autorité du ministère de la culture pour traiter de la question du statut, et arguent de l’absence de moyens budgétaires alloués par le même ministère pour écarter toute réévaluation notable de nos salaires.
Pourtant nos demandes sont simples et fondées : accorder au modèle la qualité d’assistant d’enseignement et le rémunérer en conséquence, définir un statut qui corresponde à la spécificité de cette activité : elle nécessite, pour en vivre, d’avoir plusieurs employeurs pour atteindre un nombre conséquent d’heures de travail, chaque structure d’état, municipale ou associative, s’attachant par ailleurs un volant de modèles, plus ou moins permanents pour garantir une nécessaire rotation dans ses ateliers.

REMÉDIER À UNE INDIGNE PRÉCARITÉ

Après plusieurs demandes infructueuses, par voie de tracts et de courriers, nous serions heureux que Monsieur Frédéric Mitterrand se saisisse enfin de ce dossier pour ouvrir des discussions que ses services avaient jugées nécessaires, dès juin 2009.
Nous ne sommes plus au temps des glorieuses académies des XVIIIe et XIXe siècles et les ateliers ne croulent pas sous la poussière des temps anciens. Nous sommes au XXIe siècle, l’art contemporain a fait sa mue et retourne pour partie vers le figuratif. La 3D (ou toute autre brillante invention technologique) ne se substituera jamais à la pertinence reconnue et heureusement inégalée de l’apprentissage artistique d’après modèle vivant. La force du modèle se tient là, entre tradition et modernité, tissant un fil d’Ariane à travers toute l’histoire de l’Art.
Ne pourrait-on pas accorder au modèle la dignité d’un statut en phase avec son utilité et sa réalité, loin de l’image d’Epinal de la muse ? Et le rémunérer décemment ? Ne serait-ce que pour honorer la force et la noblesse de cet art ? Pour le ministère de la culture, un geste symbolique en écho à son cinquantième anniversaire. Pour les modèles, les moyens de remédier à une indigne précarité de fait.

Patrick Berton, Collectif des modèles de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts (CoMBA) et Fabienne Gillmann, Association des modèles d’art de France.

Episode 1

Je laisse aller ma vie de modèle au gré des ans, de la conjoncture économique, et du souvenir que professeurs et artistes gardent de moi et des mes prestations. Un numéro de modèle (qu’il commence par zéro six ou qu’il lui ait valu des applaudissements) s’oublie vite, néanmoins. Et même lorsqu’on parvient à se préserver quelques aires d’enseignement gardées (des écoles qui avec vous pour modèle et deux ou trois autres n’ont pas besoin de plus ni mieux), cela ne vous rapporte pas (venant de chacune d’elles) au delà parfois de quinze ou vingt heures par an.
Et malgré tout je m’estime heureux très souvent de pouvoir exercer ce métier, en plus ou en dehors de celui de tailleur de pierres qui m’occupe une grande partie de l’année, quand il y a du travail et donc de l’argent en grande quantité pour qu’on daigne en consacrer une (petite) partie à la préservation du patrimoine architectural, en France, à Paris.

Je remercie tous les gens qui m’ont permis d’en rencontrer d’autres en dehors de mon cercle de relations strictement professionnelles (le milieu de la taille de pierre est restreint finalement), et qui m’ont laissé assez de temps pour faire mes preuves (concernant l’expression artistique) et apprivoiser un corps qui a tiré grand bénéfice de cette discipline. Poser nu. Je crois que je n’aurais pas le courage aujourd’hui de repasser par mes débuts (de cette activité en tant que modèle vivant), qui ont tellement coïncidé avec toutes les erreurs qu’on ne refait pas les séances d’après, stigmatisé par les douleurs encore marquantes quelques semaines plus tard et qui constituent pour partie essentielle la base de votre apprentissage.

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