Paris, le 2 avril 2016 : le modèle Patrick Berton pose à l'atelier artistique Fabrica 114.

Dans le sillage du livre Les Yeux nus de Claire de Colombel, Libération dresse un portrait sans fard de notre profession, à travers le regard de 4 modèles et de photos de scènes d’atelier.

Lire l’article ici:

LA NUIT DES CORPS VIVANTS

http://next.liberation.fr/arts/2016/04/28/la-nuit-des-corps-vivants_1449230

Publicités

Claire de Colombel

Les Yeux nus

LES IMPRESSIONS NOUVELLES

Lire un extrait du livre sur le site de l’éditeur

Elle abandonne ses vêtements derrière le paravent, monte sur l’estrade, choisit une attitude et la garde. Les crayons s’agitent, tentent de capter la pose avant qu’elle ne change. Pendant cinq minutes, une demi-heure, trois heures, des dizaines de regards étudient son corps, en détaillent chaque ligne, chaque volume. Mais ce qu’elle pense et ressent, personne ne le voit.

L’immobilité est un masque derrière lequel se cache une multitude de mouvements intérieurs. Claire y est attentive, tout autant qu’aux espaces et aux gens qui l’environnent : l’estrade du modèle est un véritable poste d’observation.

Dans ce récit au regard inversé, l’auteur décrit avec minutie cette expérience singulière, celle de poser nue pour des artistes, des étudiants en école d’arts, des gens qui apprennent le dessin. Elle nous fait découvrir le quotidien d’une profession aussi notoire que méconnue. On la suit d’un atelier à l’autre et dans ses réflexions. Elle s’ouvre peu à peu à ces moments d’échanges silencieux avec les personnes qui l’entourent, tout en se questionnant sur la nature de cette relation.

L’auteure

Claire de Colombel est née en 1985, elle vit aujourd’hui à Paris. En 2009, elle est diplômée de l’École d’Arts de Cergy. Au cours de ses études, l’écriture est déjà au centre de sa pratique artistique, mais aussi le corps et la voix, qui l’amènent à explorer les champs de la performance, de la danse et du théâtre. En 2013 elle commence à poser régulièrement dans des ateliers de dessin d’après modèle vivant et l’expérience lui inspire l’écriture du récit Les yeux nus.

 

Episode 3

Quelques minutes au début d’un cours ; après que vous êtes arrivé pimpant, passant un moment à vous entretenir avec les amateurs et les étudiants en écoles d’art de l’actualité des expos et des rencontres dans le milieu, et que vous vous êtes soucié de l’état des travaux que le prof quelquefois a engagé pour son propre parti… La tête en l’air, le reste en gesticulations. Ouvert à plusieurs possibilités de rencontre et de conversation. Ce n’est pas que vous reculez au maximum l’instant où vous allez devoir rentrer en piste, non ; c’est tout simplement que vous ne vous rendez pas compte qu’il va falloir s’y mettre, sagement, comme il est de mise. Il fait chaud. Nous sommes peut-être en juin, au terme d’une année qui fut intense et riche en heures de pose, plusieurs mois durant. Bien avant cette ultime étape, un peu anecdotique (impossible d’ailleurs de ne pas remarquer les rangées d’élèves en désordre si clairsemées, comparé à ce qu’elles étaient aux cours précédents). Ou nous sommes en septembre, dans l’euphorie de l’ après été, quand tout nous paraît encore vouloir tourner à la plaisanterie…
Se présente alors à votre attention l’endroit où vous allez demeurer quelques instants ; une place dégagée, une place nette, vers laquelle vous vous avancez maintenant, encore enroulé dans votre peignoir. Pose de cinq ? Pose de dix minutes ? Pose longue ? Disons vingt pour cette fois, vous fait-on savoir. Votre esprit essaye de remettre les choses en place et il semble pour le coup que vous ne soyez pas mécontent de cette décision. Allons-y.

lire la suite en cliquant ici, puis dans le lien (en dessous de la date)

Episode 2

Septembre, octobre ; retour du modèle dans les écoles. Elles ré-ouvrent, les élèves et les professeurs y reprennent leurs places et leurs marques. On fait le tour des objectifs à atteindre, des moyens pour y parvenir et des besoins. Le modèle se souvient qu’il l’est quand on recommence à faire appel à lui.

Sauf s’il a posé parfois, durant les mois de l’été, à l’occasion de stages ouverts à tous dans certains établissements ou pour un artiste en privé, le modèle peut très bien avoir oublié ou perdu certaines notions de son activité à temps partiel. Occupé ou contraint maintenant par d’autres obligations (professionnelles ou gratuites), Il peut même avoir perdu la foi et l’énergie qu’il y consacrait quelques mois auparavant.

Le premier jour de la rentrée où l’on a besoin de lui, il se rend à l’école somme toute assez naturellement, plutôt heureux de retrouver les occupants des bâtisses où dans Paris et sa région l’on s’intéresse de près et de loin à tout ce qui existe dans les domaines de l’esthétique et de la technique. Il se sent presque investi d’un rôle à l’intérieur de ça (même mineur), et s’engage sur les chemins de la connaissance d’un pas léger, décidé et curieux. Le temps des retrouvailles, toutefois, est bref. Il est rapidement à l’œuvre, en représentation, et déballant son savoir faire sur le champ ; c’est pour cela qu’on l’a fait venir.

Cliquer ici pour lire la suite

Grippé: fiévreux, courbaturé, sans force, avec mal de tête et de gorge. 3 jours sous les couvertures a ne pouvoir rien faire et 3 autres pour se remettre sur pied. Ça vous est arrivé?

Il fait froid, ¾ d’heure de trajet, 20 minutes de retard à l’arrivé. Une immense salle vitrée d’un établissement d’enseignement publique d’art plastique, dont le système de chauffage est en panne depuis le matin. Autour de la sellette, en contrebas, 3 chauffages d’appoint sur roulettes -de ceux que l’on a parfois chez soi et dont on ressent la chaleur… lorsqu’on est à califourchon dessus. Au bout d’une heure et demi des 4 heures de poses prévues, à la question « C’est assez chaud ?» je réponds « C’est pas l’été !». Le lendemain matin, je pose en modelage aux Beaux-arts. Un immense atelier mais avec un chauffage efficace autour de la sellette, tout va bien. L’après midi je toussote un peu. Puis, une nuit passée à me tourner dans mon lit et au matin le constat: « Ça y est, je suis grippé ». Traine ma frêle carcasse  rue Bonaparte, pour assurer la dernière séance modelage prévue, mais dès 10 heures, je décommande mon rendez-vous de 16h dans une école privée -rendez-vous pourtant confirmé la veille- ressentant l’aggravation probable de mon état physique incompatible avec l’exercice de la profession. Par malchance, c’est sur ceux a qui j’avais posé involontairement un gros lapin une semaine auparavant qui en font les frais. Donc récidive sous une autre forme. Ça pardonne pas: mon nom devrait probablement disparaître des écrans radars de cet établissement.

CERTIFICAT MÉDICAL OU REMÈDE EFFICACE?

Le modèle vacataire quand il est malade n’a que ses yeux pour pleurer: il ne peut plus bosser et perd de facto ses revenus, ne pouvant demander des comptes à des structures qui l’emploient de manière aléatoire, au compte-gouttes, et qui ne rétribuent que les heures de travail effectuées et non celles programmées. En plus, il sait qu’en foutant la pagaille en dernières minutes, on sera moins tenté de faire appel à lui à l’avenir. Un peu raide « l’addition » au regard du prix facturé pour ses prestations!

Alors, contacter un médecin pour justifier d’un certificat médical ne lui sera d’aucun secours. Et il a bien d’autres priorités, comme guérir au plus vite… et échapper à des conditions de travail qui seraient préjudiciables à sa santé, en évitant de poser nu s’il a froid. Ça tombe sous le sens, mais le modèle parce qu’il se sait « au service de l’enseignement » rechigne d’instinct à en perturber le bon déroulement.

Le remède: disposer de lieux de poses bien chauffés et équipés de puissants radiants qui rayonnent la chaleur et de soufflants qui la poussent, amovibles et en nombre plus que de besoin pour palier à toutes éventualités et s’ajuster au mieux  au bien être du modèle. Mais il est, à ce jour, bien rare à trouver.

Episode 1

Je laisse aller ma vie de modèle au gré des ans, de la conjoncture économique, et du souvenir que professeurs et artistes gardent de moi et des mes prestations. Un numéro de modèle (qu’il commence par zéro six ou qu’il lui ait valu des applaudissements) s’oublie vite, néanmoins. Et même lorsqu’on parvient à se préserver quelques aires d’enseignement gardées (des écoles qui avec vous pour modèle et deux ou trois autres n’ont pas besoin de plus ni mieux), cela ne vous rapporte pas (venant de chacune d’elles) au delà parfois de quinze ou vingt heures par an.
Et malgré tout je m’estime heureux très souvent de pouvoir exercer ce métier, en plus ou en dehors de celui de tailleur de pierres qui m’occupe une grande partie de l’année, quand il y a du travail et donc de l’argent en grande quantité pour qu’on daigne en consacrer une (petite) partie à la préservation du patrimoine architectural, en France, à Paris.

Je remercie tous les gens qui m’ont permis d’en rencontrer d’autres en dehors de mon cercle de relations strictement professionnelles (le milieu de la taille de pierre est restreint finalement), et qui m’ont laissé assez de temps pour faire mes preuves (concernant l’expression artistique) et apprivoiser un corps qui a tiré grand bénéfice de cette discipline. Poser nu. Je crois que je n’aurais pas le courage aujourd’hui de repasser par mes débuts (de cette activité en tant que modèle vivant), qui ont tellement coïncidé avec toutes les erreurs qu’on ne refait pas les séances d’après, stigmatisé par les douleurs encore marquantes quelques semaines plus tard et qui constituent pour partie essentielle la base de votre apprentissage.

Cliquer ici pour lire la suite

Bien qu’incontournable dans l’histoire de l’art,  beau et respectable par les qualités qu’il requiert et inspire,  le métier de modèle vivant est méconnu et n’a généralement pas la considération qu’il mérite. A tel point que les modèles,  aujourd’hui,  sont contraints de revendiquer reconnaissance,  pour continuer à en vivre. Symbole originel,  la nudité de l’être est de plus en plus sous-estimée et dévoyée. La dimension holistique de ce témoignage peut être alors entendue comme un cri de ralliement à l’authenticité et la transparence…

NUDITÉ

Étant modèle vivant,  la nudité me confère une expérience si intime et si belle,  que j’ai à cœur de partager ce qu’elle suscite de plus beau à mon regard.

Poser corps et âme est un yoga à part entière.  Immobile,  silencieux,  je Respire la question d’être Là,  du plus proche au plus loin qu’il me soit donné. Pour ma plus grande joie,  je suis au cœur d’une œuvre protéiforme,  dont le processus sans limite est une alchimie,  où l’observé,  l’observateur,  et l’acte créateur  sont Unité.

L’immanence de l’amour dans la nudité est universelle pour tout un chacun. Se reconnaître et se sentir en résonance avec ce en quoi nous renvoie ce mot,  Nudité,  est naturel.    Elle est le miroir cathartique de toute humanité,  dont l’immédiate beauté,  met à nu tous les habits du paraître…

En son expression de cœur,  la présence n’a pas de prix,  et sans passion, l’exercice du modèle ne peut perdurer. Dans un monde où l’avoir compte plus que l’être,  il est important que les décideurs de nos conditions de travail,  de statut et de salaire,  prennent en compte notre nécessité sociale,  en tant qu’artiste et coenseignant à part entière,  et en tant que ce que nous représentons et rappelons de la réalité du « vivant » et de la nature humaine.

Il n’est guère possible d’être à l’aise et de donner le meilleur de soi,  sans les outils et les conditions de travail qui correspondent à ce métier. Entendez-nous bien,  décideurs,  responsables et professeurs,  il s’agit ici de respect et de considération élémentaire,  que d’avoir chauffages adéquats,  tapis,  blocs de mousse …  et lieu pour nos affaires.

Dans bien des cas,  il est malheureux et déplorable que l’outil fasse aussi partie de nos revendications.  Bien que nous ne manquons pas de bonne volonté et d’adaptabilité,  moins on a,  moins on peut donner. La nudité est sacrée,  délicate et sensible.  Sans l’enveloppe du vêtement, un besoin accru d’égard et de prévenance respectueuse lui sont nécessaires.

Quelle que soit la nature de sa manifestation,  la nudité est une et infinie. Là où se contemple et se réfléchit la lumière,  là où l’essentielle et primitive beauté est nourriture pour l’âme,  l’émerveillement se fait jour.

 »  Entre ombre et lumière,  la magie est à l’œuvre. Ivre d’ineffables poésies,  l’Esprit Nu prend corps sur les vierges étendues. Vivant,  vibrant de l’indomptable frémissement,  il reçoit,  tressaillant,  le baiser de l’anima « 

Jean,  danseur de l’immobile à l’ ESBA de Toulouse.