Lui était sur ma route, simplement sur mon lieu de travail, la villa Thiole, la villa Serge. D’autres sur mes lieux d’études, de très grands professeurs. De ceux là, le premier qui s’en alla, fut le Doyen Weiss, mon professeur de thème latin : la dernière fois que je vis cette bibliothèque vivante, ce chercheur éminent en patristique chrétienne, c’était au bar, sur la place de la Libération, en face de la villa Thiole, justement. Il riait en arabe, une chope à la main, trinquant avec un ouvrier. L’instant était si poétique, si simple, si grand, que je n’ai pas voulu le briser pour dire mon bonjour, je regardais, je pleurais presque. De cette race sans race, Patrice Giuge l’était, lui qui aimait les tous petits comme il aimait les grands peintres, lui qui tutoyait les kurdes sous leurs tentes et qui, par leur amitié, put voir les cités antiques à moitié englouties dans les sables, encore ignorées de nos jours. Et il me semble que son émule, Caroline Challan Belval, n’a pas fini d’apprendre de lui, d’acquérir un surplus de belle âme, comme si elle gravissait la montagne après son passage, comme si désormais, à chaque palier, elle se disait : « il était là, à ce point, au même instant que moi « …

La voix de Patrice Giuge encerclait, sa parole était comme un fleuve qui charriait les idées, posait les mots à la place juste, oui, bibliothèque vivante, ouverte à tous, simple fontaine qui versait, libre à moi de m’y étancher. Et dans ce flot, il dit un jour que ma malléole était belle… ce mot technique : quelle beauté ! Je savais beaucoup mais pas encore ce qu’était une malléole… L’intérêt d’ouvrir le dictionnaire ? L’intérêt de savoir prosaïquement ? Savoir que le tumulte de l’air sous la chaleur n’est qu’un mirage et non un dieu ? Qu’une malléole est un os et non une ombre sur un dessin ? N’était-ce pas sublime qu’il sût et que je ne susse pas jusqu’à la leçon suivante ? La malléole ne put que se dévoiler, peu à peu, sous ses propres mots, mots élevant les étudiants penchés sur leurs dessins, mots berçant le modèle… toujours Patrice Giuge est pour moi poésie de la malléole comme Jean-François Duffau, à jamais, poésie de l’acromion.

Patrice Giuge m’enseigna que le dix-huitième siècle était une sphinge au joli visage et aux griffes acérées, et cette citation de je ne sais quel auteur devint une clef tachée de sang pour Mozart : je regardais désormais la chambre interdite du passé avec l’oeil de Romain Gary (les Enchanteurs) et je vis l’enfance perdue, la désillusion, l’angoisse, la terreur mêlée de l’intelligence, la barbarie rejoignant la civilisation, noeud gordien de l’humanité. J’apprenais, il savait. D’ailleurs nous parlions le même langage comme si j’étais une créature de Pontormo avec laquelle il dialoguait : « Tu vois, tu es fait de telle pâte, de tel pigment », et moi de répondre : » C’est vrai ! Pontormo a bien fait et je me sens bien ainsi ».

Et nous devisions souvent devant un café, moi le musicien, lui le peintre, nous bâtissions en chimères des maisons d’Harmonie où les accords de sixte coulaient en pluies de verre, ceux de quintes étaient des sols et des murs solides, ceux de sixte-et-quarte des plafonds renversés, ensemble nous fuyions le point stable et pourchassions le désir de l’art. Il riait de mon innocence, il m’observait, il attendait que je sortisse de mon tableau et que je devinsse moi-même créateur. Et il m’aurait aidé si je n’avais pas tardé. Il eût saisi, pour peu que je le lui demandasse, mes démons par le cou comme il le fit du fils de la modèle qui la violentait au doux sein de l’école, il eût jeté le monstre dans l’escalier en admonestant : « Ne reviens plus jamais, ici nous protégeons toujours ! »

Patrice Giuge pensait que tous avaient droit à la culture et que toujours on la refusait aux humbles de la cité, non pas cette oublieuse culture de surface dont s’acquitte sans trop de ferveur l’école-prison, mais l’authentique, cette rencontre physique, amoureuse, d’une phrase, d’une image, d’un son ou même d’un toucher, qui ouvre à tout, attendrit, apaise, grandit tout. Patrice était utopiste, rien n’amoindrissait son utopie, au contraire elle croissait de volonté, d’action, d’énergie, d’adversité, devenait création, enfin matérielle : mille tableaux. Ne voit-on pas que Patrice n’avait peur de rien : l’étranger, le labeur, la maladie implacable, les soins intensifs, la perte des saveurs, rien ne venait à bout du goût d’agir, pas même la mort – il me le dit juste après son premier billard opératoire. Aplomb, vastitude, générosité, ces manifestations de la tendresse infinie et tolérante, tendresse qui ne juge jamais, ces traits font de Patrice Giuge, à mes yeux, l’honnête homme politique : je veux dire un artisan-artiste de la Cité idéale.