Profession modèle vivant, Pascaline Denimal

13 février 2009

Le modèle… son rôle, ses influences, ces conditions d’existence.
Etre modèle, ce n’est pas seulement être nu, mais savoir se mettre à nu.

Figure emblématique de l’identité artistique, le modèle est une personne dont la sensibilité, les qualités d’expression, et les vertus empathiques, se doivent d’être particulièrement développées.

Car, s’il n’est reconnu en tant qu’artiste, le premier rôle du modèle, à l’instar d’une prestation scénique, est de saisir l’esprit d’une audience, d’un lieu – en l’occurrence de l’Atelier – et à travers l’essentiel de sa perception, de cristalliser corps et formes pour donner à voir et à dessiner « in vivo ».
Provoquant le regard inconscient et collectif du spectateur, il crée un impact, puis joue avec l’idée de nudité et l’ambiguïté qu’elle confère aux représentations corporelles d’une société.

Simultanément, sa présence initie un processus d’inspiration, installe un climat propice à l’absorption. Vecteur de concentration, qui apaise, rafraîchi, suspend le regard, invitant le chercheur à prendre de la distance avec lui-même, distance nécessaire à l’ouverture du canal des perceptions, son énergie crée du champ en réconciliant le soi et l’altérité, le Moi profond et le Moi social. En cela le modèle est véhicule de l’œuvre, et rend un service public universel incontestable.

Incarnation de la genèse humaine, sa nudité convoque un espace intemporel reliant l’artiste à sa propre intégrité et à sa dimension de grand observateur du vivant. Qu’il soit immobile ou en déplacement dans l’espace, cette mise à nu appelle les forces de vie à se manifester en silence.

Il n’est pas de hiérarchie dans l’Atelier, mais échanges et complicités, circulations d’énergies et successions d’états partagés, dont tout témoin non initié à ce voyage singulier ne peut en pressentir l’alchimie. Car, par la voie intuitive de ses grâces, le modèle doit paradoxalement à travers son expression, cultiver une forme d’invisibilité, pour ainsi dire « se faire oublier » au service de la matière .

C’est pourquoi il existe un mépris du modèle, et son existence est bien souvent occultée. On parle d’une œuvre, mais on se soucie peu de son support original, d’autant moins qu’il est vivant. Pas de droit à l’image, de droit de perception sur les ventes, pas de définition du métier, donc pas de statut social. Le modèle est mis au rabais du marché de l’Art, sacrifié au nom de l’ingratitude généralisée.
La position la plus enviable et la plus fréquente qui lui soit idéalement assignée est de devenir la compagne ou le compagnon de l’Artiste.

Parce-qu’il est présence du vivant, à la fois émetteur et récepteur, corps mis à nu exposé en silence dans l’exercice de son travail à d’extrêmes limites physiologiques et psychologiques,livré aux énergies parfois tumultueuses de la transe créatrice, au froid, aux tensions accumulées, il ne peut être négligé ; est-il besoin de rappeler que tout le monde ne peut devenir modèle, qu’il ne peut s’agir d’une occupation de dilettante ?

Non, car c’est un véritable choix, convaincu de la nécessité de l’Art et de sa fonction pour  le devenir « vivant » de notre société. La mise en jeu de la nudité en public, autrement dit, vivre nu* , enseigne absolument sur la nature humaine, puisque cette pratique nécessite une ouverture et une mise à l’épreuve de valeurs culturelles contemporaines, doublées d’une endurance physique et psychologique .

Ne serait-il pas temps de comprendre que l’intelligence prend sa dimension à la mesure de notre champ de conscience, et que le corps en est le messager ultime et suprême ? Tout esprit coupé de ses sensations, donc de sa perception corporelle, dénie la réalité du monde.

Pascaline Denimal, Modèle, danseuse et chorégraphe.
Paris, Décembre 2008

* Marie-Christine Delabaere : Je vis nue, Paris, Panazol (Lavauzelle Graphic), 1992.

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