CoMBA
28 janvier 2009
Bienvenue sur le blog du collectif CoMBA. Les articles les plus récents en page d’accueil, des textes relatifs au modèle, aux manifestations et aux événements dans les rubriques, et l’agenda pour suivre l’actualité et nos actions. Un foisonnement d’infos vous invitant à rejoindre et soutenir le combat des modèles pour la reconnaissance de leur métier.

Dans l’une des écoles les plus prestigieuses au monde, dont une part importante de l’enseignement ne pourrait se faire sans eux, les modèles travaillent dans des conditions difficiles et précaires et sont très faiblement rémunérés. Modèle aux Beaux-arts, c’est… poser nuE pour moins de 11 euros nets/heure (avec la précarité du non-statut de vacataire…)
Avec l’appui des 1229 signataires de la pétition de soutien aux revendications des modèles, CoMBA interpelle le ministre de la Culture pour que soit engagée une large réflexion sur les conditions d’emploi des modèles et demande que ceux-ci soient considérés et rémunérés comme des assistants d’enseignement.
CoMBA revendique que faire modèle est un véritable métier.
(photo de Laurent Hazgui)
Lui était sur ma route, simplement sur mon lieu de travail, la villa Thiole, la villa Serge. D’autres sur mes lieux d’études, de très grands professeurs. De ceux là, le premier qui s’en alla, fut le Doyen Weiss, mon professeur de thème latin : la dernière fois que je vis cette bibliothèque vivante, ce chercheur éminent en patristique chrétienne, c’était au bar, sur la place de la Libération, en face de la villa Thiole, justement. Il riait en arabe, une chope à la main, trinquant avec un ouvrier. L’instant était si poétique, si simple, si grand, que je n’ai pas voulu le briser pour dire mon bonjour, je regardais, je pleurais presque. De cette race sans race, Patrice Giuge l’était, lui qui aimait les tous petits comme il aimait les grands peintres, lui qui tutoyait les kurdes sous leurs tentes et qui, par leur amitié, put voir les cités antiques à moitié englouties dans les sables, encore ignorées de nos jours. Et il me semble que son émule, Caroline Challan Belval, n’a pas fini d’apprendre de lui, d’acquérir un surplus de belle âme, comme si elle gravissait la montagne après son passage, comme si désormais, à chaque palier, elle se disait : “il était là, à ce point, au même instant que moi “…
La voix de Patrice Giuge encerclait, sa parole était comme un fleuve qui charriait les idées, posait les mots à la place juste, oui, bibliothèque vivante, ouverte à tous, simple fontaine qui versait, libre à moi de m’y étancher. Et dans ce flot, il dit un jour que ma malléole était belle… ce mot technique : quelle beauté ! Je savais beaucoup mais pas encore ce qu’était une malléole… L’intérêt d’ouvrir le dictionnaire ? L’intérêt de savoir prosaïquement ? Savoir que le tumulte de l’air sous la chaleur n’est qu’un mirage et non un dieu ? Qu’une malléole est un os et non une ombre sur un dessin ? N’était-ce pas sublime qu’il sût et que je ne susse pas jusqu’à la leçon suivante ? La malléole ne put que se dévoiler, peu à peu, sous ses propres mots, mots élevant les étudiants penchés sur leurs dessins, mots berçant le modèle… toujours Patrice Giuge est pour moi poésie de la malléole comme Jean-François Duffau, à jamais, poésie de l’acromion.
Patrice Giuge m’enseigna que le dix-huitième siècle était une sphinge au joli visage et aux griffes acérées, et cette citation de je ne sais quel auteur devint une clef tachée de sang pour Mozart : je regardais désormais la chambre interdite du passé avec l’oeil de Romain Gary (les Enchanteurs) et je vis l’enfance perdue, la désillusion, l’angoisse, la terreur mêlée de l’intelligence, la barbarie rejoignant la civilisation, noeud gordien de l’humanité. J’apprenais, il savait. D’ailleurs nous parlions le même langage comme si j’étais une créature de Pontormo avec laquelle il dialoguait : “Tu vois, tu es fait de telle pâte, de tel pigment”, et moi de répondre :” C’est vrai ! Pontormo a bien fait et je me sens bien ainsi”.
Et nous devisions souvent devant un café, moi le musicien, lui le peintre, nous bâtissions en chimères des maisons d’Harmonie où les accords de sixte coulaient en pluies de verre, ceux de quintes étaient des sols et des murs solides, ceux de sixte-et-quarte des plafonds renversés, ensemble nous fuyions le point stable et pourchassions le désir de l’art. Il riait de mon innocence, il m’observait, il attendait que je sortisse de mon tableau et que je devinsse moi-même créateur. Et il m’aurait aidé si je n’avais pas tardé. Il eût saisi, pour peu que je le lui demandasse, mes démons par le cou comme il le fit du fils de la modèle qui la violentait au doux sein de l’école, il eût jeté le monstre dans l’escalier en admonestant : “Ne reviens plus jamais, ici nous protégeons toujours !”
Patrice Giuge pensait que tous avaient droit à la culture et que toujours on la refusait aux humbles de la cité, non pas cette oublieuse culture de surface dont s’acquitte sans trop de ferveur l’école-prison, mais l’authentique, cette rencontre physique, amoureuse, d’une phrase, d’une image, d’un son ou même d’un toucher, qui ouvre à tout, attendrit, apaise, grandit tout. Patrice était utopiste, rien n’amoindrissait son utopie, au contraire elle croissait de volonté, d’action, d’énergie, d’adversité, devenait création, enfin matérielle : mille tableaux. Ne voit-on pas que Patrice n’avait peur de rien : l’étranger, le labeur, la maladie implacable, les soins intensifs, la perte des saveurs, rien ne venait à bout du goût d’agir, pas même la mort – il me le dit juste après son premier billard opératoire. Aplomb, vastitude, générosité, ces manifestations de la tendresse infinie et tolérante, tendresse qui ne juge jamais, ces traits font de Patrice Giuge, à mes yeux, l’honnête homme politique : je veux dire un artisan-artiste de la Cité idéale.
Paroles de modèle (2), Xavier Gatteau
4 mars 2011
Episode 2
Septembre, octobre ; retour du modèle dans les écoles. Elles ré-ouvrent, les élèves et les professeurs y reprennent leurs places et leurs marques. On fait le tour des objectifs à atteindre, des moyens pour y parvenir et des besoins. Le modèle se souvient qu’il l’est quand on recommence à faire appel à lui.
Sauf s’il a posé parfois, durant les mois de l’été, à l’occasion de stages ouverts à tous dans certains établissements ou pour un artiste en privé, le modèle peut très bien avoir oublié ou perdu certaines notions de son activité à temps partiel. Occupé ou contraint maintenant par d’autres obligations (professionnelles ou gratuites), Il peut même avoir perdu la foi et l’énergie qu’il y consacrait quelques mois auparavant.
Le premier jour de la rentrée où l’on a besoin de lui, il se rend à l’école somme toute assez naturellement, plutôt heureux de retrouver les occupants des bâtisses où dans Paris et sa région l’on s’intéresse de près et de loin à tout ce qui existe dans les domaines de l’esthétique et de la technique. Il se sent presque investi d’un rôle à l’intérieur de ça (même mineur), et s’engage sur les chemins de la connaissance d’un pas léger, décidé et curieux. Le temps des retrouvailles, toutefois, est bref. Il est rapidement à l’œuvre, en représentation, et déballant son savoir faire sur le champ ; c’est pour cela qu’on l’a fait venir.
Sans foi ni loi
In petto, et honnête avec lui même, dès le commencement il éprouve certaines difficultés à se mobiliser instantanément pour la noble cause qu’il s’imaginait quelques minutes auparavant. Lui même et l’animal en lui n’adhèrent pas aveuglément… Et les interrogations s’imposent d’emblée.
Qui me retiendra de tomber dans le vide ? Engagé dès la première heure dans une pose longue – spéciale dédicace aux trafiquants de couleur – qui m’empêchera de lâcher prise avant le repos prévu dans trois quarts d’heure seulement ? Et qu’est ce que je me suis fait comme illusions en me prévalant de qualités certaines et de vraies bonnes aptitudes pour cet exercice ? Inerte, figé, soumis à des volontés et aux éléments extérieurs, je ne vois rien de constructif ni de gratifiant dans ce que je suis en train de faire. Finalement, poser, ce n’est pas faire autre chose que perdre son temps contre rétribution. Et même moins que cela; c’est donner de son temps et se donner de la peine pour trois fois rien, en servant de prétexte pour travailler à des gens qui eux mêmes espèrent tirer bénéfice de leur activité bien plus que ce qu’ils font en réalité.
Voilà une entrée en matière assez banale en somme ; qui se reproduit à chaque fois au moment de remettre le pied à l’étrier. Déniant les mérites à tout ce qui se présente alentour, comme quelquefois il nous arrive de faire au sortir du lit certains matins quand rien n’a d’importance encore en pyjama. Mais, vrai, quel étrange service s’agit-il de rendre ! L’autre jour que je m’installais pour un long moment dans une posture qui n’était pas des plus périlleuses (puisqu’il s’agissait pour l’artiste de faire de moi un portrait), je me disais que pour faire comprendre à quelqu’un l’essence même de la difficulté de l’exercice de la pose, il faudrait pouvoir d’abord trouver les mots justes pour l’obliger à lui consacrer au moins une heure. Quand une personne veut se targuer d’avoir au moins essayé de se frotter au job de modèle, il se livre à l’exercice le temps d’une pose de dix minutes ou d’un quart d’heure ; et il se dit que dans un sens cela suffit pour s’en faire une idée. Et c’est vrai : il en sait bien plus s’il a fait ça. Mais au fond (et sauf s’il a pris une pose impossible à tenir), il s’arrête au moment où ça commence à faire long et où ça peut commencer à faire mal. Je me disais donc que si j’invitais ce quelqu’un à rester trois quarts d’heure dans la même position, ou au moins (en exigeant pas de lui qu’il parvienne réellement à ses fins) à la même place, il lui viendrait directement le réflexe de demander une compensation ou une rémunération en échange de ce temps dépensé. En définitive, on peut parier que celle ou celui qui a accepté de se soumettre à cet impératif (immobiliser son corps longuement dans une même position), est soit forcément déjà modèle (ou le devient instantanément –les spectateurs de sa tentative en ayant profité pour le croquer), soit mort ou cinglé.
Rest in peace
Ce qui vous donne une idée de la solitude dans laquelle sombrent quelquefois les modèles, parce que la plupart du temps ils sont au travail éloignés les uns des autres chacun dans leur salle ou leur école, et qu’ils ne peuvent pas jacasser entre eux de leurs petits soucis. Leur peine au quotidien, ils la gardent pour eux dans la plupart des cas, parce qu’il faut bien considérer qu’en définitive, rien ne les a obligés à accepter ce boulot. Pour un peu, ils donneraient même l’impression d’y prendre du plaisir…
A l’écart de ce cheminement solitaire se présente le cours de morphologie, dans le petit amphithéâtre de l’école des beaux arts. On y côtoie d’autres fous que seulement soi-même, nus eux aussi, et c’est vrai, apparemment rompus à l’exercice. C’est l’endroit où la concentration, et des modèles sur l’estrade, et des observateurs qui assistent à l’événement, est la plus grande. Au creux de cette salle dont la hauteur de plafond minimise largeur et profondeur à proportion, se tiennent ensemble les yeux et les formes, la distance et la proximité. Les personnages qui prêtent leur nudité sont installés au pied du pan de mur le plus grand de ce parallélépipède, avec en vis à vis plusieurs points d’observation disposés sur un plan rectangle incliné. Les étudiants se nichent dans cet espace partout où il leur est permis ; ils dessinent depuis les gradins, bien sûr, disposés en rond et sur plusieurs niveaux d’un côté de l’estrade, mais aussi, de l’autre, sur les murs flanqués de tableaux noirs, devant, derrière les modèles ; au dessus d’eux aussi, grâce aux deux petites échelles accrochées au pan de mur principal, par lesquelles on accède à l’étage à trois ou quatre mètres du sol. Le modèle doit pouvoir être cerné, et dans cet endroit il l’est – à l’avance – par l’ensemble et l’agencement du lieu.
De ce fait il pourrait se sentir intimidé plus encore que d’habitude ; toutes ces têtes qui s’agitent, hors de son champ de vision, et le murmure de l’affluence qui s’amplifie au fil des minutes et des heures de l’après-midi, le déstabilisent peut-être un peu. Mais, concentré sur ce qu’il a à faire, bientôt le nu solitaire prend le large. Les étudiants sont là pour voir les formes d’un corps humain, et dès que l’exercice est lancé plus rien ne transparaît de sa personnalité. Surtout, le modèle, ici, est trois fois ! Deux femmes et un homme, ou deux fois plus d’eux que d’elle, voilà du choix au moment de décortiquer des yeux l’ensemble des caractéristiques morphologiques de l’espèce.
Le bonheur d’être ensemble…
Ainsi, le travail de l’observation ne repose plus sur sa participation absolument. Il pourrait craquer, se sentir faiblard et passer son tour à l’instant où le professeur lance une nouvelle série de poses de cinq – dix minutes : dans cet endroit il se sent libre de se décharger du souci de la performance (poser) qui d’habitude ne revient qu’à un seul. Qu’il prenne ou non cette liberté, il n’est pas ici tenu en tout cas par une pose choisie au début du cours et qu’il faudra garder plusieurs heures, ni à la merci de toutes les attentions à ses moindres détails jusqu’à la fin. Le cours de morphologie est une succession de présentations de corps humains, qu’on regarde et reproduit avec à l’esprit ce qu’ils possèdent d’universel, que l’on scrute en chacun d’eux. Les modèles profitent de l’opportunité pour se visiter mutuellement, curieux des caractéristiques physiques de chacun, qu’on rassemble et superpose entre elles pour en tirer d’abord des similitudes, et qui sont ensuite sous divisées selon les deux genres : féminin – masculin. Quelquefois leurs regards à eux, aussi, peuvent se perdre dans la contemplation de la beauté des formes…
Dans cet espace situé entre les hauts pans de mur de la « scène » où sont plantés les modèles et le demi cercle réservé au public des gradins, s’instaure un échange incessant de regards et d’attentions, où chacun des intervenants (étudiants, étudiés) donne à voir quelque chose de lui même, que ce soit son corps nu immobilisé ou la retranscription à la craie sur le tableau noir de sa vision particulière de l’Universel. On cherche, on s’ingénie, on sue pour une même chose. Au fond de ce quart de sphère qui a de loin la gueule d’un évier finissent par se rassembler ces gouttes semblables entre elles qui ont perlé tout l ’ après midi, à force de concentration et de persévérance. Le modèle (présenté en trois exemplaires), visé de droite et de gauche, ou vu du ciel la tête la première, s’expose et donne lieu à une infinité de remarques et d’indications graphiques, qui s’enchevêtrent les unes aux autres. Il n’est pas rare qu’un dessinateur au tableau, prenant du recul par rapport à ce qu’il est en train de faire, en gêne un autre établi juste à côté. Pas rare non plus qu’il faille s’y reprendre à dix fois pour placer par écrit un élément qu’on croit essentiel à la retranscription et sans quoi on ne s’imagine pas poursuivre l’exécution de l’ensemble.
… baignés dans le flou
Pris en plein milieu de cette effervescence, le modèle participe sans même s’en rendre compte à l’actualité d’un effort renouvelé à l’infini et qui donne naissance à d ’ autres que lui, dessinés au tableau. Il est vu sous plusieurs angles, et lui même a la possibilité de se voir plusieurs fois. Le mouvement de va et vient de l’élève entre le corps qu’il a choisi de représenter et sa réalisation picturale en devenir au tableau, le modèle l’imprime lui aussi, des yeux, partant d’une des reproductions de lui même, à une ou plusieurs autres qui se forment en même temps. Laquelle d’entre elles me ressemble le plus ? Sous quels aspects je me reconnais assurément comme étant homme dans ses justes proportions ? Point de départ et de ralliement d’un exercice de représentation simple, le modèle disparaît ici, reparaît là – un parmi les trois. Différent selon les points de vue, total, imparfait, absent de certains horizons ; perdu lui même, retrouvé, noyé dans la masse quasi fluide d’informations véhiculées et perçues.
Sorties de leur confinement habituel dans le chacun pour soi, les deux parties principales aux prises avec leurs difficultés contiguës –travail de présentation d’un côté et de représentation de l’autre- ici se font face, éclatées en plusieurs morceaux. On déplace dans l’espace et se déplace au gré des besoins et des envies, profitant d’une interruption de séance, avant que l’exercice ne soit renouvelé pour une durée comprise entre cinq minutes et un quart d’heure. Donner à voir et assurer celui qui regarde, que ce qu’il a vu une fois le sera la fois d’après ; voilà le modèle en action. Reproduire la réalité 3D devant lui (qu’il a choisie parmi les trois spécimen) , sur un plan noir à l’aide d’une craie ; voilà le « penseur avec ses mains » aux prises avec le visible! Des yeux sur des têtes qui s’épuisent à retranscrire, et des corps nus suspendus qui s’amusent à voir et se distraient… Laissant aller le regard là où d’autres moi se construisent, pendant que les architectes se creusent la cervelle à comprendre, et ce qu’ils dessinent et ce qu’ils voient. Quel bonheur pour le modèle de se sentir au coeur des débats, et cette fois ci en comparaison presque épargné par les souffrances inutiles ! Au milieu de toute cette agitation dont je suis la source et l’inspiration, et qui me fait la matrice de créatures un peu à l’étroit sur le plan, mais riches et vivantes de la diversité et de l’étrangeté du voir !
Confondus
Attention tout de même, au plus fort de ces rêveries, à ne pas lâcher prise. Je contemple le travail, des autres et le mien, mais je suis de marbre. Je le veux en tout cas. Car si nous sommes là tous ensemble à viser la même chose : le stable, le sûr, le certain, au fond tous nous éprouvons le contraire ; c’est à dire, l’effort, l’erreur et la fébrilité. Une sorte d’excitation finit par transparaître, mêlant fantasmes, et frustration ; entre un corps distrait qui se projette au dehors en plusieurs manifestations graphiques et les sensations du voir au toucher comme sur le point de se concrétiser. Observation et vérification semblent à portée de main dans cette situation ; presque complémentaires et indissociables. On voudrait pouvoir affermir son jugement, et profiter que le modèle est là, si près, entièrement disponible… Mais les impossibilités se font jour à mesure que l’on s’imagine sur le point de pouvoir y remédier. Toucher avec les yeux… S’approcher du regard… Considérer dans son ensemble ce qu’on ne peut pas dessiner autrement que morceau par morceau, petit à petit… Se tenir à distance de soi-même… De chaque côté finalement on sent s’approcher la tentation de se débarrasser de soi un instant ; le temps d’y voir plus clair, pour les uns, ou pour se soustraire à une obligation, pour les autres.
L’heure de sortir du bain arrive à point pour que la tension née de l’effort de concentration et d’attention s’amenuise. A partir de ce moment il s’agit de se tourner ensemble vers chacune des réalisations au tableau. Prendre du recul, comparer, se concerter. Ecouter une voix qui s’élève au dessus de l’ensemble et qui, bien nette, arrive aux oreilles, enfin. On attend d’elle qu’elle livre son verdict, tellement on a envie de savoir ce que vaut la peine qu’on s’est donné un peu en désordre, peut-être en vain. Et le maître de cérémonie s’exécute, passant en revue le travail de tous les auteurs de la représentation, un par un. Un buste trop large par rapport à ce qu’il est en réalité, ici, un corps dessiné dont les éléments sont disproportionnés, là. Un aplomb mal vu qui ferait chavirer le modèle s’il se tenait dans la position où il est représenté… A son tour, le professeur, prolongeant l’exercice d’acuité visuelle et tentant de poser des repères reconnaissables entre l’espace et le plan, livre le résultat de ses recherches et de ses observations personnelles. Il donne à voir, et à comprendre. Tout le monde s’en repaît, dans la joie et la bonne humeur – et quelquefois bruyamment, parce que hors de l’eau ce ne sont plus des bulles.
Sous les pas d’alter ego, la plage
Les modèles de leur côté en profitent pour se dérober au regard, à l’attention et à l’effort. Au milieu de cette agitation nouvelle ils sont bien ; alanguis pour un instant, et lovés dans leur peignoir ou leur paréo qu’ils ont remis sur leur dos, ils entendent parler d’eux en morceaux hachés menu. Que leur importe , puisqu’ils sont là tous les trois à se rapprocher les uns des autres pour constituer une fois n’est pas coutume, un corps de métier. Combien de révoltes se sont fomentées dans cet endroit – le seul où la liberté qu’ils ont de se rassembler (dévoilés tels qu’ils sont) encore est maintenue ! Ils parlent, échangent, sourient, se découvrent, se comprennent. Là sous la lumière et le feu des radiateurs, on croirait voir des stars en train de bronzer. On leur fout la paix, jusqu’au moment où ils reprendront la pose et que, debout, à nouveau, on aura besoin d’eux pour détailler certains éléments du squelette ou la fonction d’un muscle. En attendant ils se reposent, s’effondrent sur eux-mêmes, laissent aller loin d’eux l’énergie qu’ils rassemblaient et contenaient tout entier quelques minutes auparavant pour se tenir raide et inflexible.
Un courant passe, d’un acteur à l’autre, d’un corps à un autre de ce cirque à moitié; des ordres circulent, guidant le regard et décidant la main à choisir quelque chose plutôt que rien. On entend des choses, on les a vues, et finalement il ne reste apparent et intelligible que ce que l’on sait depuis longtemps, et que l’on précise au tableau à la craie –rouge pour les muscles, jaune pour les repères osseux, et bleu pour les tendons. Sur chacun des dessins, heureux ou non dans sa tentative de représenter le réel-corps face à lui, viennent se placer les éléments certains ; dont chaque spécimen humain est fait. On les a repérés dans les livres d’anatomie, reconnus cent fois sur les planches destinées à montrer l’intérieur du vivant. Il faudrait pouvoir dépecer les modèles pour vérifier ce que le livre donne pour vrai.
On préférera pour cette fois se tourner vers sa production picturale, et lui donner corps et chair grâce aux couleurs. Des figures s’incarnent, une bande de corps représentés au tableau qui se dirigent vers l’estrade et le public, à qui on a fait des yeux ; tandis que les originaux s’effacent, prétexte pour le travail et l’observation, et qu’on préfère oublier pour un instant… Bienheureux modèles dans cette situation, réchappés du pire de l’écorché et du dépeçage, et réfugiés dans le rêve d’une vie plurielle…
Adieu la compagnie
De retour dans les écoles, disions-nous, à l’emplacement qu’on a réservé pour la présentation du modèle –au milieu de la salle sur un plan à peine surélevé ou à même le sol, dos au mur les élèves déployés devant lui en demi cercle, ou dans un coin avec deux ou trois vieux spots braqués dans sa direction- la femme ou l’homme au travail dont l’attribution première est la nudité, se redécouvre lui même. Presque étranger à cette tâche qu’il a accepté d’endosser, il y a longtemps maintenant. Qui l’a entraîné ici ? Et pourquoi ? L’argent bien sûr. Mais pas que cela. De là où il repart après quelques mois d’inactivité dans cette discipline, il ne peut pas bien se rendre compte d’une réalité qui avait cours auparavant, et qui l’a reconduit sans hésitation dans cet endroit et sur cet emplacement réservé à lui seul. Le professeur et les élèves, ou l’artiste qui prépare son matériel s’attendent à voir et à bénéficier d’un grand service qu’il a su leur rendre maintes et maintes fois déjà. Il sait ce que tout à la fin il va y trouver, et s’appuyant sur la base de cette confiance qu’on lui accorde en faisant encore régulièrement appel à lui, il comprend que ce travail lui vaut une vraie reconnaissance. Mais là, au recommencement, froid, sans entrain, avec peut-être aussi une année de plus au compteur qui lui fait appréhender les choses différemment, il préfère ne pas savoir tout de suite l’effort que cela représente, et s’imaginer comment il va se sortir grandi de cet épreuve – à ses yeux et aux yeux des autres. Ce qui pour les autres passe pour une évidence (en tant qu’habitude), il y découvre lui une inconnue tant que son corps ne lui a pas donné de garantie . Et pour que son corps le renseigne, il doit d’abord accepter de le mettre à l’épreuve. A l’épreuve du temps, de la pesanteur et du même.
Plus jamais ça, par “Le greco”
20 décembre 2010
Grippé: fiévreux, courbaturé, sans force, avec mal de tête et de gorge. 3 jours sous les couvertures a ne pouvoir rien faire et 3 autres pour se remettre sur pied. Ça vous est arrivé?
Il fait froid, ¾ d’heure de trajet, 20 minutes de retard à l’arrivé. Une immense salle vitrée d’un établissement d’enseignement publique d’art plastique, dont le système de chauffage est en panne depuis le matin. Autour de la sellette, en contrebas, 3 chauffages d’appoint sur roulettes -de ceux que l’on a parfois chez soi et dont on ressent la chaleur… lorsqu’on est à califourchon dessus. Au bout d’une heure et demi des 4 heures de poses prévues, à la question « C’est assez chaud ?» je réponds « C’est pas l’été !». Le lendemain matin, je pose en modelage aux Beaux-arts. Un immense atelier mais avec un chauffage efficace autour de la sellette, tout va bien. L’après midi je toussote un peu. Puis, une nuit passée à me tourner dans mon lit et au matin le constat: « Ça y est, je suis grippé ». Traine ma frêle carcasse rue Bonaparte, pour assurer la dernière séance modelage prévue, mais dès 10 heures, je décommande mon rendez-vous de 16h dans une école privée -rendez-vous pourtant confirmé la veille- ressentant l’aggravation probable de mon état physique incompatible avec l’exercice de la profession. Par malchance, c’est sur ceux a qui j’avais posé involontairement un gros lapin une semaine auparavant qui en font les frais. Donc récidive sous une autre forme. Ça pardonne pas: mon nom devrait probablement disparaître des écrans radars de cet établissement.
CERTIFICAT MÉDICAL OU REMÈDE EFFICACE?
Le modèle vacataire quand il est malade n’a que ses yeux pour pleurer: il ne peut plus bosser et perd de facto ses revenus, ne pouvant demander des comptes à des structures qui l’emploient de manière aléatoire, au compte-gouttes, et qui ne rétribuent que les heures de travail effectuées et non celles programmées. En plus, il sait qu’en foutant la pagaille en dernières minutes, on sera moins tenté de faire appel à lui à l’avenir. Un peu raide « l’addition » au regard du prix facturé pour ses prestations!
Alors, contacter un médecin pour justifier d’un certificat médical ne lui sera d’aucun secours. Et il a bien d’autres priorités, comme guérir au plus vite… et échapper à des conditions de travail qui seraient préjudiciables à sa santé, en évitant de poser nu s’il a froid. Ça tombe sous le sens, mais le modèle parce qu’il se sait « au service de l’enseignement » rechigne d’instinct à en perturber le bon déroulement.
Le remède: disposer de lieux de poses bien chauffés et équipés de puissants radiants qui rayonnent la chaleur et de soufflants qui la poussent, amovibles et en nombre plus que de besoin pour palier à toutes éventualités et s’ajuster au mieux au bien être du modèle. Mais il est, à ce jour, bien rare à trouver.
Les Inrocks zoom sur les revendications des modèles:
Ils posent nus pour onze euros de l’heure. Ce ne sont ni des occasionnels, ni des étudiants, mais des modèles d’art à plein temps et avant tout des précaires. Depuis 2008, ils demandent la reconnaissance de leur métier.
Un article de la journaliste Carole Dieterich.
Tribune des modèles sur LeMonde.fr
17 juin 2010
LEMONDE.FR | 16.06.10 | 13h44
Débat> Idées> Point de vue (lien de l’article sur le site du Monde)
Pour la reconnaissance du métier de modèle
Nous sommes modèles en atelier par choix et considérons l’art de la pose comme un noble et beau métier.
Aucune école d’art ne pourrait délivrer un enseignement de qualité sans nous ; pour autant, aucune ne peut nous garantir une sécurité d’emploi. Payés comme si nous étions des salariés mais sans en avoir les avantages, nous courrons de lieu en lieu. Maintenus au rang de forças de l’enseignement artistique, nous recueillons pourtant au quotidien le respect et le soutien des enseignants et des élèves et leur indignation de nous voir si mal traités.
Les médias, et en premier le journal Le Monde daté du 16 décembre 2008, se sont fait l’écho de nos actions et de nos revendications salariales et de statut. Mais force est de constater que depuis l’hiver 2008, pour l’essentiel, rien n’a bougé. Ni du côté de la Ville de Paris, ni du côté de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris (ENSBA), ni ailleurs. De concert, les responsables interpellés se sont opportunément repliés sur l’autorité du ministère de la culture pour traiter de la question du statut, et arguent de l’absence de moyens budgétaires alloués par le même ministère pour écarter toute réévaluation notable de nos salaires.
Pourtant nos demandes sont simples et fondées : accorder au modèle la qualité d’assistant d’enseignement et le rémunérer en conséquence, définir un statut qui corresponde à la spécificité de cette activité : elle nécessite, pour en vivre, d’avoir plusieurs employeurs pour atteindre un nombre conséquent d’heures de travail, chaque structure d’état, municipale ou associative, s’attachant par ailleurs un volant de modèles, plus ou moins permanents pour garantir une nécessaire rotation dans ses ateliers.
REMÉDIER À UNE INDIGNE PRÉCARITÉ
Après plusieurs demandes infructueuses, par voie de tracts et de courriers, nous serions heureux que Monsieur Frédéric Mitterrand se saisisse enfin de ce dossier pour ouvrir des discussions que ses services avaient jugées nécessaires, dès juin 2009.
Nous ne sommes plus au temps des glorieuses académies des XVIIIe et XIXe siècles et les ateliers ne croulent pas sous la poussière des temps anciens. Nous sommes au XXIe siècle, l’art contemporain a fait sa mue et retourne pour partie vers le figuratif. La 3D (ou toute autre brillante invention technologique) ne se substituera jamais à la pertinence reconnue et heureusement inégalée de l’apprentissage artistique d’après modèle vivant. La force du modèle se tient là, entre tradition et modernité, tissant un fil d’Ariane à travers toute l’histoire de l’Art.
Ne pourrait-on pas accorder au modèle la dignité d’un statut en phase avec son utilité et sa réalité, loin de l’image d’Epinal de la muse ? Et le rémunérer décemment ? Ne serait-ce que pour honorer la force et la noblesse de cet art ? Pour le ministère de la culture, un geste symbolique en écho à son cinquantième anniversaire. Pour les modèles, les moyens de remédier à une indigne précarité de fait.
Patrick Berton, Collectif des modèles de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts (CoMBA) et Fabienne Gillmann, Association des modèles d’art de France.
Paroles de modèle (1), de Xavier Gatteau
2 avril 2010
Episode 1
Je laisse aller ma vie de modèle au gré des ans, de la conjoncture économique, et du souvenir que professeurs et artistes gardent de moi et des mes prestations. Un numéro de modèle (qu’il commence par zéro six ou qu’il lui ait valu des applaudissements) s’oublie vite, néanmoins. Et même lorsqu’on parvient à se préserver quelques aires d’enseignement gardées (des écoles qui avec vous pour modèle et deux ou trois autres n’ont pas besoin de plus ni mieux), cela ne vous rapporte pas (venant de chacune d’elles) au delà parfois de quinze ou vingt heures par an.
Et malgré tout je m’estime heureux très souvent de pouvoir exercer ce métier, en plus ou en dehors de celui de tailleur de pierres qui m’occupe une grande partie de l’année, quand il y a du travail et donc de l’argent en grande quantité pour qu’on daigne en consacrer une (petite) partie à la préservation du patrimoine architectural, en France, à Paris.
Je remercie tous les gens qui m’ont permis d’en rencontrer d’autres en dehors de mon cercle de relations strictement professionnelles (le milieu de la taille de pierre est restreint finalement), et qui m’ont laissé assez de temps pour faire mes preuves (concernant l’expression artistique) et apprivoiser un corps qui a tiré grand bénéfice de cette discipline. Poser nu. Je crois que je n’aurais pas le courage aujourd’hui de repasser par mes débuts (de cette activité en tant que modèle vivant), qui ont tellement coïncidé avec toutes les erreurs qu’on ne refait pas les séances d’après, stigmatisé par les douleurs encore marquantes quelques semaines plus tard et qui constituent pour partie essentielle la base de votre apprentissage.
La motivation principale au départ, c’est faire un peu de fric, en ne s’inquiétant pas de malmener un corps encore jeune et qui encaisse bien les coups. On se satisfait d’élargir son champ d’action, d’atelier en atelier, d’école en école, de banlieue en banlieue, et jusqu’à Paris. On découvre son corps plaisant et instructif (comme jamais auparavant), avec sa musculature exagérée ou pointée du doigt à certains endroits précis par le professeur, ou transformé et sublimé en fonction des sensibilités et de l’inspiration des élèves. L’accueil est particulièrement chaleureux ; partout où je passe il y a des yeux pour voir quelque chose, au-delà, en deçà de ce que je ne propose pas encore avec un réel discernement et selon un choix délibéré.
Douleur
Revenons sur la douleur. Jamais elle n’est reparue si intense et insupportable que ces premières fois ratées et vaincues. On prend une pose qu’on croit confortable a priori, perdu au milieu des desiderata –une pose conseillée (pour ne pas qu’on ait mal), avec le recours à certains ustensiles sortis d’un placard en dernière minute (ne jamais plus se fier à de vieux coussins dont la mousse est moins consistante que le tissu). Les élèves dans certaines écoles, sont si remplis de sollicitude ! On la prend, avec parfois la crainte qu’elle ne « fasse pas beau », vue de l’extérieur ; et ce qui vous fait modifier quelques menus détails de la composition qui vont vous la rendre –vous ne le savez pas encore- plus intolérable que ce que vous croyiez. D’autres fois on se voit proposer de livrer à l’assistance un choix de trois poses d’entrée de jeu pour que l’une d’elle constitue le support d’un travail pendant trois heures. Un travail qui sera celui, là , d’un peintre, ici, d’un portraitiste qui ne prend pour sujet d’étude que la partie en vous d’où le mal ne viendra pas souvent, mais vers laquelle il va transiter et demander conseil pour tenter de trouver une solution à toute cette embarrassante situation qui se met en place, insidieusement.
Vous êtes mal réveillé ; et pour faire original vous présentez des postures que jamais vous n’avez expérimentées et qui vous viennent à l’esprit de façon si incongrue et mal à propos que vous ne saurez plus vous les remettre en mémoire une fois le choix des élèves arrêté et l’heure du calvaire venue. Quand je pense à ce catalogue de poses longues que je me suis décidé à constituer à la suite de ça (c’est si simple de se balader toujours avec son petit carnet de croquis au cours d’une visite dans un musée et de pouvoir mettre la main dessus dès l’instant où l’on tourne quelques pages d’un livre d’art ou sur Internet), et que je n’ai jamais vraiment commencé…
Pétrification
Il faut vous dire que j’ai presque renoncé à me soumettre aux exigences de cette coutume de l’apprentissage en peinture ou en modelage ; une même pose pendant quarante cinq minutes, passe encore, mais lorsqu’elle doit être réitérée à plusieurs reprises pour les besoins d’une cause plus ou moins respectable et digne d’intérêt , je préfère quelques fois tendre une oreille attentive à ce que mon corps me réclame et y regarder à deux fois avant de me jeter sur n’importe quelle offre de travail (quand c’est possible bien sûr) . La difficulté de l’exercice n’est d’ailleurs qu’un facteur parmi d’autres qui me rebutent, à l’idée de ce que recouvre l’activité du modèle lorsqu’il s’agit seulement de poses auxquelles il se doit de se soumettre longtemps –de son propre chef.
C’est une discipline d’enfer ; elle est envisageable quand on a réussi à porter son attention aussi bien sur ce qui se joue avant la pose que pendant. Bien comprendre ce qu’on attend de vous, et viser souvent moins haut que ce que le plus inexpérimenté des spectateurs s’attend à voir, et plus haut que ce que celui qui n’est pas encore arrivé à l’heure où vous vous plongez dans votre exercice espère et dont la surprenante découverte lui fera dire qu’il ne regrette pas d’être venu. Au pire des cas, au plus bas de votre motivation ou de votre forme, une seule chose demeure : ne pas décevoir, en donner pour l’argent payé, et penser que la prestation d’aujourd’hui joue en faveur de l’offre éventuelle de travail qu’on va vous refaire si vous êtes bon. Repenser quelques fois (comme quelqu’un comme moi qui ne pose pas très souvent) au travail qu’on a effectué la séance précédente dans l ’ école où l’on revient, même plusieurs mois après, et proposer une de ces poses qui font réfléchir sérieusement, qu’on a pas déjà prise. Pour ce genre de poses, longues, tout se joue là, à ce moment précis où vous êtes en train de décider ce à quoi vous vous sentez prêt à vous astreindre, pendant trois fois quarante cinq minutes. C’est un moment crucial, qui met en jeu votre « panel » de modèle, vos possibilités d ’« étant » , la richesse de votre catalogue de poses ; votre potentiel. L’exigence de l’excellence chez un modèle est là ; il doit sentir d’abord en lui qu’il saurait proposer beaucoup de choses, et s’arranger avant d’arriver sur l’estrade le jour où il travaille, pour que ce soit une réalité, même si à la fin, pour ce genre d’exercice, il ne sort de son attirail qu’un seul exemplaire de ce qu’il a à faire voir. Et dans lequel il va se tenir pendant trois heures, comme un sujet… d’étude. Et cela suffira, malgré sa préparation impeccable et ses prédispositions miraculeuses. Après ça il lui « suffira » de s’enfermer dans sa manière de pétrification et d’y rester le temps qu’il faut ; il ne dira plus rien de ce qu’il est, de ce qu’il aurait pu offrir à la place de.
Seul (sur les flots)
Dans le silence, les murmures, le brouhaha, il se tiendra prêt comme à la première minute, pour ne pas succomber à la tentation de revenir au mouvement. Il aura recours à des choses inimaginables et inutiles pour faire passer le temps plus vite d’ici à la fin du cours. Il ne comptera pas les secondes dans sa tête surtout ! Non, pour échapper aux repères qu’il a lui même intégrés depuis toujours, concernant le temps d’une heure, ou celui des dix minutes par exemple qu’il lui fallait pour se rendre à pied à son atelier de taille de pierre à Nanterre (pendant six ans) , il plongera et replongera tant qu’il le peut dans de vieux souvenirs lointains et souvent gratifiants ou euphoriques. Il s’enivre à l’envi, de tout ce qu’il peut faire parvenir jusqu’à lui, concentré et maintenu dans un état de recueillement, de positif et de réjouissant, tant qu’il sent la souffrance encore à distance. Il s’agit de remplir impérativement de plus de temps, le temps qui n’est pas pénible. Et de voler à une vitesse légèrement plus élevée que dans son état normal, et maîtrisée, jusqu’aux dix ou quinze dernières minutes de la pose (de trois quarts d’heure) qu’il gérera, s’il le faut, au forceps. Il pensera aux gens qu’il aime et à l’instant d’après où il sera libre de pouvoir les rejoindre –presque comme dans une autre vie. Parce que pour ce qui est de là maintenant il est seul et il « en chie ». Combien de temps dureront ces minutes ? A-t-on dépassé au moins les vingt cinq premières minutes de ce dernier trois quarts d’heure ? Il préfère ne pas demander ; parfois parce qu’il a peur de trahir son impatience ou sa souffrance en parlant de sa voix à l’envers, presque inaudible du fond de la cave qu’il a construite à sa gueule écrasée contre la moquette ; la tête comme troisième point d’un triangle équilatéral sur le sol formé avec ceux à la base de chacun des genoux. Parfois parce qu’il a repéré une montre autour d’un poignet, qui au moins, pense-t-il, le renseignera objectivement.
Seul. Son potentiel mis en avant, et misé sur la table (ou l’estrade, dans notre cas), il lui reste à assurer sa crédibilité. Seul il a décidé de sa pose (aucun prof ni aucun élève ne lui impose réellement quoique ce soit en général –à part la durée de la pose), seul il assume son choix jusqu’au bout . C’est à dire que si tout se passe bien, il mène sa barque comme sur un fleuve, en se laissant porter par le courant ; une femme, un homme un peu à l’étroit sur son embarcation, le corps quelques fois agité par des soubresauts, mais au fond, seulement soucieux et impatient d’arriver à bon port. Le voyage n’est jamais très agréable, mais parfois il se déroule plus aisément qu’on avait pensé au départ (avec un peu d’appréhension). Et surtout il vous a permis de vous éloigner de la berge, et des autres ; et vous ne regrettez pas de vous être retrouvé seul avec vous-même, puisque vous avez fait pour vous-même un choix qui vous a préservé des douleurs et des efforts en vain pour y échapper. Vous vous aimez d’avoir réussi à prendre soin de vous à ce point, tout en ayant réussi à donner satisfaction à l’assistance. Tout le monde repart de très bonne humeur, un soir, un après midi comme celui-là…
Mauvais ¼ d’heure
D’autres fois, cela se passe moins bien. Dix minutes, un quart d’heure après avoir arrêté votre pose, vous vous rendez compte d’une dégradation intempestive et prématurée de la situation ; la position initiale choisie par vous s’annonce difficile à tenir. La courbe d’un dos dont on a du mal à ralentir la course et qui s’accentue et pointe à l’endroit où votre colonne vertébrale a tendance d’habitude à s’écraser sur elle même, un talon dans le vide sous votre corps dont la quasi totalité du poids se retrouve malencontreusement supportée par la pointe du pied ; la tension du muscle du tibia péroné qui fait suite à ça, et la compression sans fin du mollet, entraînant tout l’ensemble dans une lutte sans répit pour le retour à un équilibre bafoué et perdu. Un écart un peu trop présomptueux des jambes qui fera supporter aux muscles adducteurs un étirement anormal –déraisonnablement long. Savoir prendre une pose adéquate c’est penser à prendre en compte un maximum de paramètres mêlés entre eux, soit inhérents aux nécessités de son substratum, ou soit extérieurs à lui, et avoir éprouvé ces combinaisons à l’élément essentiel ; le temps. S’il l’on est pas assez concentré ou préparé, le voyage peut vite tourner à la débandade et à la déperdition… Vous voilà sur votre barque, et qui prend l’eau à un ou plusieurs endroits. Et tous les efforts que vous allez avoir à faire pour boucher les trous ici, vous obligeront à délaisser là un autre endroit ouvert et troué de l’embarcation ; vous vous fatiguez à rétablir une situation de départ, en vous agitant sur les bases que vous cherchez justement à renforcer ou consolider. C’est quelques fois meurtri que l’on atteint péniblement le moment de la plage de repos d’un quart d’heure. On pense malgré tout, si c’est la première pause de la séance, à demander un morceau de fusain, ou une craie de couleur à quelqu’un dans la salle, pour marquer sur le drap les repères qui vous permettront ou vous obligeront à reprendre la pause maudite l’heure d’après, le plus correctement et précisément possible. Vous êtes normalement intransigeant avec vous-même et votre négligence envers vous-même. Le modèle qui se retrouve prisonnier de cette fâcheuse situation où il est ne pardonne pas à celui qui l’y a mis ; il fera payer le prix de ses approximations ou de ses fanfaronnades à celui qui s’est pointé en début de cours sans attention pour personne ou sans être passé au bistrot pour avaler au moins un café. En continuant à faire jusqu’au bout ce que lui et l’autre ont promis à leur public au début. Son expérience, son professionnalisme le poussent quand même à certains petits ajustements, qu’il réalise tant qu’il le peut dans le temps qui lui est accordé ; il se met alors à la recherche de tout ce qui pourra l’aider à supporter sûrement la charge pondérale de sa grande carcasse et glisse alors couvertures pliées dix fois ou cales de bois aux endroits où, d’elle même, elle ne peut plus résister aux forces de la gravité. Il se rajoute des points d’appui, en plus de ceux sur lesquels l’autre avait compté au départ un peu à la légère. En espérant que ça lui permette de retrouver la sérénité et le repos, et que le sens de la pose ne s’en trouve pas changé.
On peut aussi choisir d’avaler un analgésique, qui vous rendra moins exposé à la douleur –momentanément, le temps de la séance de pose. Vous êtes après coup libéré des désagréments d’un effort impossible, mal calculé ; vous, pas votre corps.
Il vous enverra la note dans quelques jours. A ce moment là, vous pourrez en reparler et négocier tranquillement avec lui, chez vous, allongé, dans un lit.
Limites et dépassement
Quelle joie, vraiment, l’activité de modèle, envisagée sous cet angle ! A partir de vos pires souvenirs des séances de pose longue et ratées. Je vous dirai plus tard qu’il peut en être tout autrement. Mais aujourd’hui je suis en prise, et aux prises avec ce corps là, dont j’ai pitié, dont tout le monde a pitié lorsqu’il est aux abois. On s’en relève toujours, bien sûr. Et il ne faut pas hésiter à galvauder une partie trop mal engagée si cela risque de vous porter préjudice. Disons plutôt ; il ne faut pas hésiter à avoir envie de galvauder une partie qui risque de mal tourner, pour coller le mieux à votre réalité, qui exclut d’office l’abandon pur et simple. Fierté mal placée peut-être ; et improductive ? Je ne sais pas vraiment. Improductive oui, parce qu’elle s’oppose à la vérité d’un corps qui, comme tous les autres, possède des limites et qui, avec le temps fait encore et toujours l’expérience de sa finitude. Il faut accepter de ne pas tout pouvoir faire avec son corps, oui certes, mais aussi de ne pas pouvoir faire aussi facilement aujourd’hui ce qu’on pouvait se permettre hier (et qui nous a coûté des forces et valu des joies tout à la fois). Pourquoi se confronter et tendre vers ce qui n’est pas à la portée d’un être vivant « normal » ?
Improductive, non, dans un sens. L’intérêt d’un métier comme celui de modèle vivant réside justement dans ce défi permanent qu’une femme ou un homme se lance à soi au départ d’une séance de nu. Et il n’est excitant que lorsque l’on accepte quelques fois de naviguer à la limite entre ce qui nous est permis et ce qui ne l’est pas. C’est une façon d’apposer les dispositions de son être sur celles de son corps. Donner une ambition (esthétique, athlétique, pédagogique) à ce qui en soi n’en a pas ; ou donner suite à des envies, des impulsions sur l’estrade qui ne viennent pas d’une délibération consciente –du cerveau. En tant que modèle, vous êtes une interaction continue, comme chacun de nous, mais perçue de l’extérieur avant tout comme un objet (ce qui est plutôt paradoxal et inhabituel pour un être humain dans la société). Dès l’instant où vous avez choisi et pris votre pose, vous êtes arrêté – et votre existence presque en suspens (à la manière de votre corps). Quoi dire au-delà de ce que lui, donne à voir à ce moment là, et pourquoi ne pas profiter de cette situation pour transmettre à l’autre qui regarde, qui dessine, les bénéfices simples d’une situation si inédite et qui est à la fois le langage d’une impossibilité et d’une force? Un corps qui dit aussi bien ce qu’il est en montrant ce qu’il peut faire, que ce qu’il ne peut pas faire.
Le modèle est corps essentiellement parce qu’on lui interdit, de par sa fonction, son utilité à ce moment là, d’être autre chose que ça ; et il doit se vivre lui-même au rythme des prédispositions de ce qui lui sert d’enveloppe. Cependant, cette intimité avec soi-même, cette solitude vous ouvre parfois des perspectives exceptionnelles et qui contribuent peut-être plus que tout le reste au plaisir que je prends à exercer ce métier.
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Mais le modèle se retrouve vraiment dans tout ce qu’il a de meilleur à donner lors d’une séance de poses variées et plus courtes – quand il s’arrête pour moins longtemps, il en profite pour se jeter sur toutes les moindres opportunités de faire entendre ce dialogue qui toujours s’instaure entre lui et lui, et pour le bonheur de tous les silences alentour.
In naturalibus ou de la nudité de soi
24 mars 2010
Bien qu’incontournable dans l’histoire de l’art, beau et respectable par les qualités qu’il requiert et inspire, le métier de modèle vivant est méconnu et n’a généralement pas la considération qu’il mérite. A tel point que les modèles, aujourd’hui, sont contraints de revendiquer reconnaissance, pour continuer à en vivre. Symbole originel, la nudité de l’être est de plus en plus sous-estimée et dévoyée. La dimension holistique de ce témoignage peut être alors entendue comme un cri de ralliement à l’authenticité et la transparence…
NUDITÉ
Étant modèle vivant, la nudité me confère une expérience si intime et si belle, que j’ai à cœur de partager ce qu’elle suscite de plus beau à mon regard.
Poser corps et âme est un yoga à part entière. Immobile, silencieux, je Respire la question d’être Là, du plus proche au plus loin qu’il me soit donné. Pour ma plus grande joie, je suis au cœur d’une œuvre protéiforme, dont le processus sans limite est une alchimie, où l’observé, l’observateur, et l’acte créateur sont Unité.
L’immanence de l’amour dans la nudité est universelle pour tout un chacun. Se reconnaître et se sentir en résonance avec ce en quoi nous renvoie ce mot, Nudité, est naturel. Elle est le miroir cathartique de toute humanité, dont l’immédiate beauté, met à nu tous les habits du paraître…
En son expression de cœur, la présence n’a pas de prix, et sans passion, l’exercice du modèle ne peut perdurer. Dans un monde où l’avoir compte plus que l’être, il est important que les décideurs de nos conditions de travail, de statut et de salaire, prennent en compte notre nécessité sociale, en tant qu’artiste et coenseignant à part entière, et en tant que ce que nous représentons et rappelons de la réalité du “vivant” et de la nature humaine.
Il n’est guère possible d’être à l’aise et de donner le meilleur de soi, sans les outils et les conditions de travail qui correspondent à ce métier. Entendez-nous bien, décideurs, responsables et professeurs, il s’agit ici de respect et de considération élémentaire, que d’avoir chauffages adéquats, tapis, blocs de mousse … et lieu pour nos affaires.
Dans bien des cas, il est malheureux et déplorable que l’outil fasse aussi partie de nos revendications. Bien que nous ne manquons pas de bonne volonté et d’adaptabilité, moins on a, moins on peut donner. La nudité est sacrée, délicate et sensible. Sans l’enveloppe du vêtement, un besoin accru d’égard et de prévenance respectueuse lui sont nécessaires.
Quelle que soit la nature de sa manifestation, la nudité est une et infinie. Là où se contemple et se réfléchit la lumière, là où l’essentielle et primitive beauté est nourriture pour l’âme, l’émerveillement se fait jour.
“ Entre ombre et lumière, la magie est à l’œuvre. Ivre d’ineffables poésies, l’Esprit Nu prend corps sur les vierges étendues. Vivant, vibrant de l’indomptable frémissement, il reçoit, tressaillant, le baiser de l’anima “
Jean, danseur de l’immobile à l’ ESBA de Toulouse.



